EDITORIAL Rubrique

Le sens de « l’amitié »


La diplomatie française préfère-elle, comme les anti-Dreyfusards, une injustice à un désordre ? Le jugement du tribunal administratif de Cergy qui a annulé le 29 mai la charte d’amitié signée entre Arnouville et la commune de Shekher en Artsakh constitue en tout cas un coup dur porté à la morale au nom du droit.

Ce n’est certes pas la première fois qu’un pouvoir politique recourt à la légalité pour torpiller ce qui pourtant est légitime. Le dernier exemple en date remonte à l’invalidation par le Conseil constitutionnel des lois permettant de pénaliser le négationnisme du génocide arménien. Mais un nouveau palier dans l’iniquité vient d’être franchi avec cette décision « de justice » s’invitant pour le moins maladroitement dans un conflit larvé qui livre chaque semaine son lot de victimes et de morts.

Ainsi la République qui s’arroge la possibilité de vendre des satellites à usage militaire ou des corvettes de guerre à la pétrodictature azerbaïdjanaise, s’échine-t-elle de surcroît à interdire à toute collectivité locale française l’honneur de manifester quelque forme de solidarité que soit à ces Arméniens qui, en proclamant leur indépendance, se sont protégés de la menace génocidaire turco-azérie et du joug dictatorial de la dynastie Aliev ! Voilà qui n’est politiquement pas très glorieux, quand bien même cette approche serait-elle administrativement correcte !

Interpellé par les coprésidents du CCAF sur ce point au cours du dîner annuel de l’organisation, Emmanuel Macron s’était montré ferme en expliquant que la France qui ne reconnaît pas la République du Haut-Karabakh ne pouvait non plus « reconnaître les accords signés entre les municipalités ou les collectivités françaises et des autorités de fait du Haut-Karabagh ».

Enfonçant le clou, il avait déclaré : «  Quel président de la République serais-je si je vous disais : on va lever le contrôle de légalité et on va permettre à des communes d’avoir des accords avec d’autres collectivités, d’une République qu’on ne reconnaît pas  » […]Les relations diplomatiques, c’est un choix souverain. Il n’est pas à décider au cas par cas, entre communes, même quand c’est sympathique, même quand c’est dans les valeurs que vous portez. Et donc, sur ce sujet, le contrôle de légalité continuera à s’appliquer, parce que le peuple souverain ne se définit pas à l’aune de l’amitié d’une commune, ou d’une collectivité, et c’est ainsi que la République fonctionne, et qu’elle continuera à fonctionner  ».

Faut-il conclure de cet argumentaire quelque peu tautologique que les précédents « locataires de l’Elysée », qui n’avaient jamais engagé ce type de poursuites judiciaires, étaient de ce fait moins « légalistes » et dignes de la fonction présidentielle que leur actuel successeur ? Par ailleurs, les recours hiérarchiques ou autre « contrôle de légalité » sont-ils partout appliqués avec le même zèle ? Quid des chartes avec des communes de Chypre nord ou de Taiwan ? La République d’Artskakh ne subit-elle pas, en l’espèce, un traitement de « faveur » ? Le doute n’est hélas pas de mise.

Le Chef de l’État évoque la problématique de la « souveraineté ». Mais les États-Unis, dont les villes de Los Angeles, Glendale, Montebello ont également tissé des liens d’amitié avec celles d’Artsakh, sont-ils moins « souverains » que la France ? Leur autorité en est-elle altérée ? Et, en tant que coprésident du Groupe de Minsk, dérogent-ils de ce fait plus que la France à leur devoir de neutralité dans le conflit du Haut-Karabagh ? On a en tout cas entendu personne piper mot à ce sujet, pas même à Bakou.

La question de la reconnaissance ou de la non-reconnaissance de l’indépendance de la République d’Artsakh, qui fait l’objet de négociations, doit-elle signifier la négation de l’existence de ses villes où vit une population qui a tout de même bien le droit d’avoir des liens d’ordre humanitaire avec des communes françaises  ? Leurs habitants sont-ils des « chiens », qu’on leur refuse jusqu’à cette attention ? En quoi ces chartes seraient-elles susceptibles d’interférer avec la diplomatie officielle qui, jusqu’à nouvel ordre, se pense et s’exécute au Quay d’Orsay comme à l’Elysée et non -ce dont personne ne doute - à Arnouville ou Bourg-les-Valence ? Qui pourrait croire une seule seconde le contraire 

Ne prétendant à aucune autre portée qu’humanitaire, ne sollicitant aucun fonds public, ces documents signés par les maires n’ont sciemment pas été votés par leur Conseils municipaux, dans le but proclamé d’éviter toute ambiguïté sur le plan officiel. Et voilà que cette précaution va jusqu’à se retourner contre ceux qui souhaitaient ainsi ménager le Quai d’Orsay, puisque le tribunal invoque justement ce prétexte pour étayer son annulation ! Voudrait-on nuire à l’amitié arméno-française qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Ainsi le gouvernement devrait-il choisir pour chaque municipalité, d’une manière autoritaire et jacobine, auprès de qui il lui serait loisible ou non d’entreprendre une action humanitaire ? La France est-elle en guerre avec l’Artsakh ? Étrange conception de la démocratie et de la décentralisation, principe pourtant essentiel de la constitution !

Mais ce n’est pas tout : il apparaît que les pouvoirs publics, notamment le Quai d’Orsay, se piqueraient également de partager avec les Arméniens leur sens très particulier de « l’amitié », en tentant de leur faire comprendre quels « amis » seraient bons pour eux ! C’est du moins ce qui ressort de l’initiative de Jacques Marilossian, député de la République en Marche, président du Groupe France-Arménie à l’Assemblée nationale, qui est allé faire « copain-copain » avec l’ambassadeur de Turquie en France, en s’affichant avec lui, bras dessus bras dessous, à la fête nationale de cet État génocidaire et négationniste le 29 octobre 2018.

Ce président de groupe, dont le maintien en fonction atteste du soutien que lui apportent les autorités, avait justifié son initiative par cette sentence condescendante : « La paix ne peut venir que si un dialogue s’instaure entre les peuples, leurs représentants et leurs dirigeants ». Comme si « l’expertise » de ce profane de la cause arménienne disposait de la moindre légitimité sur la question de la relation arméno-turque ! Ce geste de l’élu LREM était-il, compte tenu de ses responsabilités, vraiment moins désobligeant pour les Arméniens ( mais est-ce si grave ? ) et moins impactant sur le plan diplomatique que ceux de quelques maires témoignant de leur « amitié » avec un peuple en souffrance ? Il n’a en tout cas suscité à ce jour aucune réaction visible dans sa hiérarchie politique. Alors deux poids, deux mesures ?

On regrettera d’autant plus cette situation que le Président de la République a fait preuve de beaucoup de chaleur envers l’armenosphère et d’une belle implication dans la problématique du génocide. Personne ne l’oublie. Et qu’il bénéficie toujours d’un fort potentiel de sympathie, tant en Arménie, qu’auprès de nombreux Français d’origine arménienne qui lui rendent bien son affection. Alors, pourquoi prendre le risque de tout gâcher avec des mesures qui, pour s’appuyer sur un article du « code général des collectivités », n’en attentent pas moins à la morale commune et à la vraie tradition d’amitié franco-arménienne prônée par Emmanuel Macron ?

Ara Toranian

par Ara Toranian le mardi 4 juin 2019
© armenews.com 2019


 

CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...

 
Thèmes abordés