EDITORIAL Rubrique

« Ami » entends-tu ?


Les mois se suivent et ne se ressemblent pas dans la relation franco-arménienne. Après la belle séquence du 24 avril, devenue journée officielle de commémoration du génocide, les décisions des tribunaux administratifs de Cergy Pontoise et Grenoble, qui ont annulé les chartes d’amitié entre des communes françaises et leurs homologues artsakhiotes, ont fait l’effet d’une douche froide. Cette réponse aux exigences de la realpolitik est venue rappeler, pour ceux qui l’avaient oublié, le rôle et l’influence de la donne économique dans la politique étrangère française. Car il ne fait hélas aucun doute que ces « décisions de justice » sont l’aboutissement d’une stratégie visant à faire droit à la demande azerbaïdjanaise sur le sujet. Et qu’elles sont une résultante des échanges commerciaux entre les deux États, dont le volume est environ 15 fois supérieur à ceux de l’Arménie qui ne bénéficie pas de la manne pétrolière. Un handicap sans doute rédhibitoire pour les épiciers de la diplomatie dont la conception des intérêts de la France se limite au bilan de la recette du jour. L’Azerbaïdjan est un plus gros client et voilà ce qui compte, selon la « logique du tiroir-caisse » qui tient trop souvent lieu de pensée à nos relations internationales. Et qu’importe si ces petits calculs à court terme abaissent le crédit moral de la République qui a assigné des élus dont le seul crime était d’avoir signé des chartes d’amitié avec les représentants d’une population en danger de mort.

Faut-il ici souligner le paradoxe qui consiste d’un côté à fleurir des tombes en hommage aux victimes du premier génocide du XXe siècle et en même temps d’interdire toute expression officielle de solidarité, fût-elle purement formelle, à l’endroit de ces Arméniens « coupables » de s’être soustraits à leur destin d’éternels martyrs. Car que se serait-il passé si ce peuple avait perdu la guerre, celle d’il y a 25 ans, comme celle d’il y a 3 ans, ou encore celle en devenir dont il repousse chaque jour l’échéance au prix du sang de sa jeunesse sur la ligne de « contact ». Voilà des questions auxquelles l’Histoire a, hélas, déjà répondu.
Cette affaire, qui pourrait sembler à première vue essentiellement symbolique est en réalité lourde de conséquences. En se pliant aux desiderata clairement formulés par Bakou, le gouvernement a de facto cautionné et encouragé sa politique d’ostracisation de l’Artsakh, prélude à l’accomplissement des projets criminels à son endroit. C’est évidemment grave du point de vue humanitaire, si cette notion a encore un sens au Quai d’Orsay. Mais ça l’est également en regard de la géopolitique européenne. Car la chute de l’Artsakh porterait en germe celle de l’Arménie, dernière digue terrestre protégeant le vieux continent des velléités d’un panturquisme unifié, dont messieurs Aliev et Erdogan sont les hérauts du jour.

Cette inconséquence ne laisse pas d’interroger sur la vision stratégique de nos dirigeants, dont l’impartialité revendiquée a été mise à mal par les ventes d’armes à Bakou, quand bien même seraient-elles « garanties » sans effet sur le conflit. Mais ce n’est pas tout. Les répercussions de ce « coup tordu » pourraient aussi se propager jusque dans la politique intérieure française. Car si le pays traverse une importante crise sociale et économique il est aussi en but à un questionnement existentiel plus profond, qui met en cause les fondements de la société. Emmanuel Macron a pointé le 12 juin à Genève, où se tenait le 100e anniversaire de l’Organisation internationale du travail (OIT), les dérives d’un « capitalisme devenu fou ». Les Français ont besoin d’autres repères et d’autres valeurs que ceux de l’argent roi qui imposerait sa loi en tout domaine, y compris aux dépens des amis historiques de la France et de cette part de son peuple constituée depuis 100 ans par notre communauté. A cet égard, il n’est pas sûr que les autorités aient pris la juste mesure de la blessure infligée par l’annulation de ces chartes et son impact. Les bénéfices économiques somme toute peu significatifs qu’elles en tirent pourraient en effet se payer politiquement au prix fort. Comment les « progressistes » ou les pro-Macron (c’était le choix de l’auteur de ces lignes à la présidentielle et à l’élection européenne) pourraient-ils tenir leur position quand la tendance de leur « camp » est de se compromettre avec la pétrodictature azerbaïdjanaise tandis qu’une Marine Le Pen, par exemple, se prononce sans ambages pour le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie ?

Sans doute ne s’agit-il là que d’enjeux bien marginaux par rapport aux menaces qui pèsent sur la sécurité de l’Artsakh et de l’Arménie. Mais ils ne sauraient échapper à l’onde de choc de ces jugements qui, bien au-delà de leur apparence provinciale et anecdotique, procèdent en réalité d’une incroyable violence symbolique à l’encontre d’un peuple qui ne voulait regarder Marianne qu’avec les yeux de Chimène, sans comprendre qu’aujourd’hui la belle s’intéresse surtout à l’argent.

Editorial paru dans le N° 264 de Nouvelles d’Arménie Magazine (juillet-août)

par Ara Toranian le samedi 27 juillet 2019
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