EDITORIAL Rubrique

Merci à Emmanuel Macron


Pour la cinquième fois consécutive, un président de la République a assisté cette année au dîner du CCAF. On finirait par s’habituer à cette situation, n’était son caractère tout à fait exceptionnel qui permet de mettre à l’honneur les Français d’origine arménienne qui, comme leurs concitoyens juifs, occupent par ce qu’ils portent, par ce qu’ils ont enduré et par ce qu’il ont donné, une place tout à fait particulière dans la République. Dans son discours absolument magistral, Emmanuel Macron l’a rappelé le 5 février dernier en évoquant les personnalités d’Arsène Tchakarian, de Charles Aznavour et de Michel Legrand qui viennent de nous quitter : « Leur destin nous dit quelque chose de ce que nous sommes, de ce qu’est la France, de ce dont nous devons être fiers, de ce qui nous fait », a déclaré le chef de l’État. Des paroles fortes qui ont précédé l’annonce que tout le monde attendait : la décision du président de faire du 24 avril une journée nationale de commémoration du génocide arménien. « Parce que oui l’histoire des Arméniens de France, c’est une histoire française et parce que le génocide arménien appartient à notre mémoire ».

Ainsi, après François Mitterand qui pour la première fois a prononcé le mot, Jacques Chirac qui l’a gravé dans la loi, Nicolas Sarkozy qui a organisé la première commémoration républicaine du 24 avril, François Hollande qui a enraciné ce geste dans la tradition de l’Etat, Emmanuel Macron a franchi un nouveau palier dans la pleine reconnaissance du fait historique en l’élevant au niveau des quelques grands événements dont la nation doit se souvenir. Il s’agit d’une avancée exceptionnelle qui, dépassant l’hommage convenu aux martyrs, atteint à l’universel en permettant à la France de s’approprier le destin de victimes qui appartiennent à l’humanité. Après avoir été niés pendant des décennies, les morts arméniens de 1915 vont entrer par la grande porte dans l’histoire de la Patrie des droits de l’Homme et, à travers elle, dans celle du monde. Parce que, comme l’a dit le président, « Banaliser l’injure, comme on la voit remonter, laisser le doute reprendre place chez nous ou dans d’autres pays […] c’est trahir tous ceux qui sont tombés, c’est trahir tout ce que nous avons construit. C’est se résigner au pire. Renoncer à défendre la vérité, c’est se condamner à la déraison ».

Des mots puissants qui permettent au long combat pour la vérité et la justice que portaient seuls les descendants des victimes de franchir une nouvelle étape.
Est-il dès lors bien nécessaire de s’appesantir sur la réaction déplorable des autorités turques, qui en insultant le chef de l’État et en le renvoyant aux guerres coloniales, font mine de ne pas comprendre la différence entre ce type de conflit et l’extermination d’un peuple ? Elles procèdent, comme à l’accoutumée sur ce sujet, de l’amalgame grossier et du négationnisme. Rien de nouveau sous le croissant. A ceci près que cette fois-ci, Erdogan ne paraît plus vraiment y croire. Il a eu beau traiter le président de la France de « novice en politique », on est très loin de l’époque où il menaçait ses entreprises de boycott commercial, et où il envoyait ses contingents européens manifester à Paris.

Pour les dirigeants turcs, la cause semble donc aujourd’hui entendue. Il n’y a plus d’espace en France pour inverser la tendance. Leur seul lot de consolation sera de pouvoir téléguider à distance le déni, sans que leurs marionnettes locales n’encourent de sanction pénale. Mais à quoi bon, dans un pays dont le président vient de déclarer à propos du génocide que « la nation tout entière porte une part de ce viatique » ?

Faut-il pour autant renoncer à toute loi visant à incriminer le négationnisme du génocide arménien ? Sans doute pas, car un tel dispositif relève par essence des mesures susceptibles de pérenniser la protection des victimes. Mais clairement, avec le décret annoncé, ce type d’arsenal perd de son caractère prioritaire. Même s’il demeure nécessaire en son principe pour l’entreprise d’extermination des Arméniens, mais surtout pour d’autres crimes de masse qui bénéficieraient d’une moindre reconnaissance publique.

Alors oui bien sûr, il faut remercier Emmanuel Macron pour sa décision, comme pour sa participation au dîner du CCAF, comme pour toutes les explications qu’il a livrées avec la volonté de convaincre, en donnant le change dans un « dialogue exigeant », sur toutes les questions qui lui étaient posées, y compris son engagement solennel à ne jamais vendre à l’Azerbaïdjan des armes qui pourraient être utilisées dans la guerre du Haut-Karabagh. Bien sûr, des conflits d’intérêt et des points de désaccords existent. Mais il n’y a rien qui ne puisse être discuté, ouvertement, avec ce président. C’est tout ce qu’il y a à retenir de ce dîner du CCAF qui s’est définitivement imposé comme le grand rendez-vous républicain des Français d’origine arménienne et de leurs amis, notamment au sommet de l’État.

par Ara Toranian le dimanche 3 mars 2019
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Paru dans le N° 260 de NAM ( mars 2019)



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